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Chaude et grave, la
voix de
Jean Ferrat était entrée dans les foyers français en
1964 avec "La Montagne". A voir le diaporama réalisé sur cette chanson . |
Carte
blanche à son ami Pierre Louis Basse, journaliste et écrivain.
(Publié sur Marianne.fr.)
Jean Ferrat est mort, et c’est une tristesse étonnante qui m’envahit,
une tristesse qui ne fait pas l’économie d’une forme d’allégresse et
d’espoir. Comme s’il m’avait tant chanté l’amour, les combats pour une
vie meilleure, la politique, la loyauté et la mémoire aussi. « Je twisterais les mots s’il fallait les
twister… » Au bout du compte, c’est comme une empreinte
partagée avec tous ceux dont il était le plus proche, Francesca, Ernest,
Daniel, Paco, Alain et les copains de la pétanque le soir sous les
étoiles d’un ciel d’Ardèche de grande pureté.
C’est fou, j’ai 10 ans,
la France se fiche pas mal de ses bagnards revenus des
camps. Ils soliloquent dans les familles, c’est tout juste si leur enfer
est crédible. 1963, en Allemagne, les nazis ont repris du service, les
époux Klarsfeld se mettent en chasse, et Jean Ferrat n’en peut plus de
ne pas rendre hommage à tous ceux qui n’en sont pas revenus, son père
déporté à Auschwitz, mort là-bas. C’est une drôle d’époque, n’est-ce
pas, la France se bouche les oreilles, l’ORTF est au
garde-à-vous, elle ne veut pas entendre : « Mais qui donc est de taille à pouvoir
m’arrêter, l’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été… »
Mais qu’importe, Ferrat se cale dans ma mémoire, je découvre, effaré, le
numéro tatoué sur le poignet de mon grand-père, Dachau, Mauthausen,
Loebl Pass. Je grimpe aussi parfois les escaliers de l’HLM à Nanterre
pour vendre le journal, l’Humanité Dimanche, avec mon père. C’est toute
une époque.
Plus tard, je découvre la poésie dans la collection de poche Gallimard.
Aragon, Desnos, Apollinaire, et aussi les Seghers, cette poésie du Roman
inachevé d’Aragon que Ferrat parvient à faire descendre dans la rue. Sa
plus grande fierté, dit-il, sa seule mission. C’est fou, je me surprends
souvent vingt, trente et quarante ans plus tard encore à fredonner
l’amour dans les rues de Paris, et ailleurs. Je frime en chuchotant à
l’oreille des filles : « Que
serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant/Que cette heure arrêtée au
cadran de la montre/Que serais-je sans toi que ce balbutiement. Aimer à
perdre la raison/Aimer à n’en savoir que dire… » Et tout se
fige en moi, les images font ciment, la voix de Ferrat se mêle à mes
propres combats. C’est la France de la fin des années
70, qu’y faire ?
Me reviennent en mémoire les meetings les soirs d’hiver porte de
la Villette, Alvaro Cunhal le Portugais, Berlinguer l’Italien, on dirait
Pasolini à la tribune et la gauche victorieuse, enfin, une première
depuis la Libération. On
chante à la Bastille,
mais aussi des années de déception, ta colère, Jean, et le désespoir de
réaliser la barbarie qui se joue là-bas à l’Est. Et faut-il que les
donneurs de leçons du camp d’en face – ces staliniens inversés, dirait
joliment Guy Hocquenghem – lisent bien peu les livres et n’écoutent que
d’une oreille distraite tes textes. Il suffit de chanter « Camarade, c’est un joli nom, tu sais, qui
marie cerise et grenade… », mais aussi « Camarade,
c’est un nom terrible, camarade, c’est un nom terrible à dire quand le
temps d’une mascarade il ne fait plus que frémir ».
Mais qu’importe, Ferrat ne prend pas la porte à droite, jamais, et c’est
bien ce qui les agace, ce type que
la France aime et chante, et qui ne renonce pas au
partage, au refus des faiseurs. Il en rigole, Ferrat, le soir au plus
près des truites et des écrevisses de
la Volane
qui coule à ses pieds, il en rigole de ne pas avoir à se déplacer, 150 000 disques
vendus par an, quelle liberté, quel joli bras d’honneur, et au bout
du compte c’est peut-être ce goût du bonheur que la foule aperçoit quand
tout se solde dans cette belle atmosphère de printemps d’hiver à
Antraigues, mardi dernier, sous les coups de 15 heures en plein soleil,
oui, ce goût du bonheur.
Je me souviens que Jean Ferrat n’aimait pas trop Georges Marchais, le
bilan globalement positif, les couleuvres avalées. Décidément, il ne
roulerait jamais pour ce socialisme de pacotille, c’est « ce goût du
bonheur qui rend nos lèvres sèches », et que nous avons tant aimé, oui,
« des
lèvres d’Eluard s’envolent des colombes, ils n’en finissent pas, tes
artistes prophètes, de dire qu’il est temps que le malheur succombe, ma
France ». Et alors, comme un dernier clin d’œil, une
dernière pichenette, voici la mort de Ferrat la veille des élections,
une voix, de moins ou de plus, pour cette France qui l’aimait à corps
perdu et qu’il aimait d’une manière éperdue, car le chagrin serait bien
capable de serrer les rangs.
Je chante sur la place, un avion troue le ciel, on dirait le salut des
oiseaux, puis je marche au soleil, je pose ma main sur le cercueil de
bois clair, je regarde autour de moi, le chagrin et aussi le désir de
transmettre l’espoir, le sourire dans le regard de Colette la femme
aimée, le grand frère Pierre, les copains de bonne bouffe. Je m’éloigne,
impossible de n’y pas penser, la phrase d’Aragon revient comme une
légère amertume : « Comme
il va vite entre les doigts passés le sable de jeunesse. »
Miracle, je finis par ignorer l’absence de ceux qu’il combattait sans
vraiment les haïr. Notre ministre de
la Culture, lui, est à Dubaï… Je me marre, je bois des
canons de blanc, de rouge, avec Francesca Solleville et toute sa bande.
On est bien ensemble, la nuit est si fraîche et pure, tout paraît
découpé comme un nouveau décor, les étoiles à bout touché. Oui, vivement
dimanche, et c’est déjà comme une merveilleuse consolation ardéchoise.
C’est si peu de dire que nous t’aimions, Jean.
Pierre Louis Basse
Les obsèques de Jean Ferrat en image sur 20mn.fr
ici
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