Jean Ferrat
26 décembre1930 - 13 mars 2010
 

 

 
 
 

 

 
 
 
 
Chaude et grave, la voix de Jean Ferrat était entrée dans les foyers français en 1964 avec "La Montagne". A voir le diaporama réalisé sur cette chanson .

Carte blanche à son ami Pierre Louis Basse, journaliste et écrivain.

 (Publié sur Marianne.fr.)

                    Jean Ferrat est mort, et c’est une tristesse étonnante qui m’envahit, une tristesse qui ne fait pas l’économie d’une forme d’allégresse et d’espoir. Comme s’il m’avait tant chanté l’amour, les combats pour une vie meilleure, la politique, la loyauté et la mémoire aussi. « Je twisterais les mots s’il fallait les twister… » Au bout du compte, c’est comme une empreinte partagée avec tous ceux dont il était le plus proche, Francesca, Ernest, Daniel, Paco, Alain et les copains de la pétanque le soir sous les étoiles d’un ciel d’Ardèche de grande pureté.

        C’est fou, j’ai 10 ans, la France se fiche pas mal de ses bagnards revenus des camps. Ils soliloquent dans les familles, c’est tout juste si leur enfer est crédible. 1963, en Allemagne, les nazis ont repris du service, les époux Klarsfeld se mettent en chasse, et Jean Ferrat n’en peut plus de ne pas rendre hommage à tous ceux qui n’en sont pas revenus, son père déporté à Auschwitz, mort là-bas. C’est une drôle d’époque, n’est-ce pas, la France se bouche les oreilles, l’ORTF est au garde-à-vous, elle ne veut pas entendre : « Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter, l’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été… » Mais qu’importe, Ferrat se cale dans ma mémoire, je découvre, effaré, le numéro tatoué sur le poignet de mon grand-père, Dachau, Mauthausen, Loebl Pass. Je grimpe aussi parfois les escaliers de l’HLM à Nanterre pour vendre le journal, l’Humanité Dimanche, avec mon père. C’est toute une époque.

        Plus tard, je découvre la poésie dans la collection de poche Gallimard. Aragon, Desnos, Apollinaire, et aussi les Seghers, cette poésie du Roman inachevé d’Aragon que Ferrat parvient à faire descendre dans la rue. Sa plus grande fierté, dit-il, sa seule mission. C’est fou, je me surprends souvent vingt, trente et quarante ans plus tard encore à fredonner l’amour dans les rues de Paris, et ailleurs. Je frime en chuchotant à l’oreille des filles : « Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant/Que cette heure arrêtée au cadran de la montre/Que serais-je sans toi que ce balbutiement. Aimer à perdre la raison/Aimer à n’en savoir que dire… » Et tout se fige en moi, les images font ciment, la voix de Ferrat se mêle à mes propres combats. C’est la France de la fin des années 70, qu’y faire ?

          Me reviennent en mémoire les meetings les soirs d’hiver porte de la Villette, Alvaro Cunhal le Portugais, Berlinguer l’Italien, on dirait Pasolini à la tribune et la gauche victorieuse, enfin, une première depuis la Libération. On chante à la Bastille, mais aussi des années de déception, ta colère, Jean, et le désespoir de réaliser la barbarie qui se joue là-bas à l’Est. Et faut-il que les donneurs de leçons du camp d’en face – ces staliniens inversés, dirait joliment Guy Hocquenghem – lisent bien peu les livres et n’écoutent que d’une oreille distraite tes textes. Il suffit de chanter « Camarade, c’est un joli nom, tu sais, qui marie cerise et grenade… », mais aussi « Camarade, c’est un nom terrible, camarade, c’est un nom terrible à dire quand le temps d’une mascarade il ne fait plus que frémir ».

            Mais qu’importe, Ferrat ne prend pas la porte à droite, jamais, et c’est bien ce qui les agace, ce type que la France aime et chante, et qui ne renonce pas au partage, au refus des faiseurs. Il en rigole, Ferrat, le soir au plus près des truites et des écrevisses de la Volane qui coule à ses pieds, il en rigole de ne pas avoir à se déplacer, 150
000 disques vendus par an, quelle liberté, quel joli bras d’honneur, et au bout du compte c’est peut-être ce goût du bonheur que la foule aperçoit quand tout se solde dans cette belle atmosphère de printemps d’hiver à Antraigues, mardi dernier, sous les coups de 15 heures en plein soleil, oui, ce goût du bonheur.

         Je me souviens que Jean Ferrat n’aimait pas trop Georges Marchais, le bilan globalement positif, les couleuvres avalées. Décidément, il ne roulerait jamais pour ce socialisme de pacotille, c’est « ce goût du bonheur qui rend nos lèvres sèches », et que nous avons tant aimé, oui, « des lèvres d’Eluard s’envolent des colombes, ils n’en finissent pas, tes artistes prophètes, de dire qu’il est temps que le malheur succombe, ma France ». Et alors, comme un dernier clin d’œil, une dernière pichenette, voici la mort de Ferrat la veille des élections, une voix, de moins ou de plus, pour cette France qui l’aimait à corps perdu et qu’il aimait d’une manière éperdue, car le chagrin serait bien capable de serrer les rangs.

         Je chante sur la place, un avion troue le ciel, on dirait le salut des oiseaux, puis je marche au soleil, je pose ma main sur le cercueil de bois clair, je regarde autour de moi, le chagrin et aussi le désir de transmettre l’espoir, le sourire dans le regard de Colette la femme aimée, le grand frère Pierre, les copains de bonne bouffe. Je m’éloigne, impossible de n’y pas penser, la phrase d’Aragon revient comme une légère amertume : « Comme il va vite entre les doigts passés le sable de jeunesse. » Miracle, je finis par ignorer l’absence de ceux qu’il combattait sans vraiment les haïr. Notre ministre de la Culture, lui, est à Dubaï… Je me marre, je bois des canons de blanc, de rouge, avec Francesca Solleville et toute sa bande. On est bien ensemble, la nuit est si fraîche et pure, tout paraît découpé comme un nouveau décor, les étoiles à bout touché. Oui, vivement dimanche, et c’est déjà comme une merveilleuse consolation ardéchoise.
C’est si peu de dire que nous t’aimions, Jean.
                      Pierre Louis Basse  

 Les obsèques de Jean Ferrat en image sur 20mn.fr       ici